JULIETTE CAHEN Julie, bravo. Est-ce que tu veux nous parler de ton rapport avec Sébastien, de votre rencontre, et de la place de ce film-là dans ta carrière à toi, et dans celle de Sébastien Betbeder ?
JULIE DUPRÉ En préambule, Sébastien est vraiment désolé de ne pas être là, ce soir il organise la fête de fin de tournage de son prochain film, et il ne pouvait pas faire autrement. Il a fini un tournage il y a une semaine, il repart sur un autre tournage dans deux semaines, au Groenland, donc c’est un emploi du temps complètement dingue pour lui… Il était très content que le film soit montré dans le cadre du festival… Mais je me sens un peu seule au monde (rires) mais voilà !
Avec Sébastien, on s’est rencontrés en 2006, on a travaillé ensemble sur un premier court-métrage. Ensuite, je lui suis extrêmement reconnaissante, parce qu’il m’a proposé de monter son premier long-métrage, et c’était aussi mon premier long-métrage en tant que monteuse. Et depuis, on s’est retrouvés régulièrement tous les deux/trois ans sur des projets assez fous, parce que Sébastien fait des films qui sont souvent… des films un peu expérimentaux ; il essaie des formes un peu différentes, où il y a par exemple du surnaturel qui intervient. Pour ceux qui ne connaissent pas ses autres films, ce film-là, c’est son film le plus terrien.
ISABELLE MANQUILLET C’est une véritable partition, à la fois sonore et visuelle, et la première question qu’on peut se poser c’est : à quel point ça a été écrit ? À quel point ça a été monté ?… Donc créé au montage, écrit effectivement au scénario, ou inventé sur le tournage ? Pour commencer, quel a été ton premier contact avec le film ?
JULIE DUPRÉ Mon premier contact avec le film, c’était la lecture du scénario. Je suppose que vous avez été sensibles à la qualité d’écriture de ce film, qui est d’une grande précision, à la fois poétique et drôle. Quand j’ai lu le scénario, j’étais vraiment très étonnée parce que j’avais l’impression que Sébastien y avait déjà mis les points de montage. C’est-à-dire que tout, tout, tout ce que vous avez vu était dans le scénario, à savoir cette imbrication entre les monologues (monologues dits par les personnages face caméra, ndlr) et les scènes de vies, le choix des images d’archives, des inserts, des illustrations… Tout était détaillé dans le scénario.
Donc, j’ai eu à la fois le plaisir de la lecture pure — j’ai beaucoup beaucoup ri en le lisant — et en même temps j’étais complètement sidérée de voir à quel point Sébastien avait déjà en tête cette articulation, ce dispositif. C’était du coup un scénario extrêmement atypique, 70 pages de monologues… Et donc un scénario qui aurait été assez difficile à défendre dans des commissions de financement, difficile d’expliquer : « Qu’est ce que je veux faire ? Comment je vais le faire ? Comment défendre le fait que les personnages parlent comme ça pendant un temps aussi long ? » Du coup, pour pouvoir faire ce film tel qu’il l’entendait, pour ne pas être obligé de le ré-écrire, il a décidé de le faire vite. Il l’a écrit très vite, il l’a écrit d’une traite, et il a décidé de le tourner vite. Et le seul moyen de le tourner vite, c’était de ne pas rentrer dans les tuyaux de la production de longs-métrages, mais dans ceux de la production de courts et moyens-métrages, parce que dans ces tuyaux-là, on est souvent beaucoup plus libres de faire des films où il y a des tentatives formelles, et des paris. Voilà, c’est un film qui s’est fait de cette façon-là. Donc avec très, très peu de moyens… avec les moyens d’un court-métrage.
ISABELLE MANQUILLET Et du coup le film s’est tourné en plusieurs fois ? Bon, on voit déjà qu’il y a différentes saisons, mais… est-ce que c’est lié à cette économie-là ? Et comment, toi, tu as abordé le montage, à quel moment ? Seule ou avec lui ?
JULIE DUPRÉ Le film s’est tourné en deux parties, puisqu’il fallait attendre la neige. Et il y a eu dix jours de tournage à Paris et à Bordeaux, et six jours à la neige ; le film s’est donc tourné en seize jours, ce qui est très peu. On l’a monté en deux fois. On a d’abord monté tout le film sans la neige, et puis on espérait que la neige allait tomber, et elle est tombée.
En ce qui concerne la façon dont j’ai abordé le travail de montage, j’ai fait ce qu’on appelle un ours, c’est-à-dire que j’ai commencé à monter une première version du film sans lui. Avec Sébastien nous procédons ainsi, et une fois que j’ai fait cet ours, nous travaillons ensemble jusqu’à la fin du montage.
PUBLIC Je me demandais, étant donné que le tournage a duré très peu de temps, y avait-il beaucoup de rushes ? Et combien de temps as-tu monté ?
JULIE DUPRÉ Non il n’y avait pas beaucoup de rushes. Pour tourner les monologues, par exemple, il y a eu trois jours de tournage. Quand on voit comment le film est fait, c’est quand même incroyable, parce que c’est 70 pages de texte, avec trois comédiens principaux ! Pour ces monologues il y avait tout de même le choix entre plusieurs prises. Pour le reste, il y a eu très peu de prises, parce qu’il n’avait pas le temps de tourner plus. Je pense qu’on devait avoir une trentaine d’heures de rushes à peu près. Et on a monté le film… je me souviens plus exacte- ment mais c’était entre dix et douze semaines… ce qui est long pour un court-métrage, mais ce qui est court pour un long-métrage !
PUBLIC Comment s’est passé tout le travail de recherche au montage avec Sébastien, pour trouver ce rythme et cet équilibre dans la narration, entre ce qu’on pourrait appeler l’adresse à la caméra et les scènes d’action elles-mêmes où on voit les gens jouer ? Comment vous avez fait pour que ça devienne émouvant, et que ce ne soit pas juste une recherche cinématographique ?
JULIE DUPRÉ Effectivement, ce qui était étonnant pendant le montage de ce film, c’était que chaque séquence était tournée de deux façons : il y avait le récit fait par le personnage (en monologue, ndlr), et il y avait la scène de vie correspondante, qui allait devoir s’immiscer, s’intercaler dans ce récit. Et donc on avait pour chaque séquence deux versions formellement différentes qui racontaient la même chose. Tout le travail du montage a consisté à créer cette imbrication entre le récit et les scènes de vie. Après, comment rendre les choses émouvantes… ce qui était drôle ou émouvant était beaucoup lié à l’écriture et au jeu des comédiens… Puis, vous l’avez vu, c’est un film qui est totalement chronologique, donc il n’y a pas eu de travail sur la structure même du film : on n’a pas du tout changé l’ordre des séquences… Le gros du travail a été de construire chaque séquence, d’articuler ce qui était en in, ce qui était en off. On a surtout fait un très très gros travail sur la voix-off, le rythme des voix-off. Au final on a supprimé assez peu de séquences — peut-être deux ou trois, mais on a beaucoup coupé à l’intérieur des séquences en elles-mêmes. Concernant les monologues, certains sont en entier, tels qu’ils étaient écrits dans le scénario, mais pour la plupart il y avait le double de texte.
PUBLIC Je voulais quand même savoir quelles ont été les difficultés rencontrées, parce que ça fait partie pour moi du montage : d’être dans des impasses narratives, ou alors sur des séquences compliquées… ou avec des séquences qu’on ne peut pas enlever alors que ça ralentit le récit ?
JULIE DUPRÉ Justement, dans ce film… on n’a pas eu ce genre de problème. Et c’était ça qui était passionnant, on n’avait pas de problème ! (Rires.) Il n’y avait pas de problème de structure… En fait, ce n’est pas qu’on n’avait pas de problème : on avait UN gros gros problème, qui était le rythme du film.
C’est quand même un dispositif très particulier. C’est une logorrhée. Qu’il fallait trouer, aérer… tout l’enjeu était là. Et puis Sébastien était hyper content parce qu’il s’attaquait plus que d’habitude à la comédie, et il avait très envie que les scènes de comédie marchent… Donc on a beaucoup travaillé sur le rythme de cet aspect-là du film, entre autres… Enfin disons que les problèmes rencontrés n’étaient pas les mêmes que dans la plupart des films.
PUBLIC Moi je me posais la question du cadre de travail avec le réalisateur. Quelle marge de manœuvre vous laissait-il ? Est-ce qu’une fois votre ours fait, il est revenu dessus ? Est-ce qu’il y avait des impératifs ? Est- ce qu’il était présent dans la salle de montage ?